Le choix des tenues pour la Coupe du Monde de la FIFA 2026™ est un processus complexe orchestré de main de maître par le département Gestion des compétitions de la FIFA
« Le processus ne consiste pas en un simple passage en revue », précise Nick Thurston, responsable gestion des compétitions senior
Le seizième de finale entre le Portugal et la Croatie a conduit à une situation insolite dans l’histoire de la compétition
D’après Nick Thurston, il faut 10 à 15 minutes pour déterminer les tenues que porteront les équipes lors d’un match donné de la Coupe du Monde de la FIFA™. La décision a son importance. La sélection effectuée par le responsable gestion des compétitions senior, en concertation avec ses collègues du département Gestion des compétitions et le département Arbitrage de la FIFA, influe directement sur la façon dont les joueurs et les arbitres (sur et en dehors du terrain) vont vivre la rencontre. Au moindre indice de couleur repéré du coin de l'œil, un joueur doit pouvoir reconnaître s’il s’agit d’un coéquipier ou d’un adversaire. De même, l’arbitre doit pouvoir distinguer instantanément les deux couleurs de chaussettes en cas de duel près de la ligne de touche. De manière tout aussi importante, le choix des tenues détermine l’expérience vécue par les supporters, que ce soit dans le stade ou devant leur écran. Tout est minutieusement pensé pour que les commentateurs perchés en haut des tribunes et les spectateurs au dernier rang puissent différencier les équipes en temps réel. Le daltonisme fait également partie des critères pris en compte, et les technologies déployées dans le stade pèsent elles aussi dans la décision. Qu’il s’agisse de la détection automatisée des hors-jeu, des caméras de suivi ou de l’assistance vidéo à l’arbitrage, il est impératif de pouvoir discerner aisément les deux équipes. Mais une fois ces considérations purement pratiques traitées, le travail n’est pas terminé. En effet, pour les pays, les supporters, les collectionneurs de maillots, les équipementiers et les revendeurs, la couleur des tenues revêt une symbolique toute particulière.
De fait, la sélection des tenues est à la fois un art et une science. Car ce sont elles qui sont relayées dans les médias et sur les réseaux sociaux, et qui contribuent à façonner l’histoire du football au travers des photos et des images qui restent dans les esprits. Avec de tels enjeux à la clé, une procédure de 15 minutes peut sembler insuffisante. Mais si le choix est pris si vite – ce qui est primordial pour les équipes qui doivent se préparer rapidement pour les matches à élimination directe – c’est parce qu’il repose sur des règlements soigneusement élaborés et plus d’un an de travail minutieux réalisé en amont. Pour Nick Thurston et ses collègues, ce quart d’heure décisif est réglé comme du papier à musique. Les préparatifs pour la première Coupe du Monde à 48 équipes se sont sérieusement accélérés il y a 18 mois, lorsque le Groupe de travail sur l’équipement de la FIFA a commencé son examen des tenues proposées par les principaux équipementiers.
« La préparation en vue de la Coupe du Monde 2026 a débuté il y a environ un an et demi. Nous nous sommes penchés sur la question des tenues dès les premières étapes de leur conception, notamment pour vérifier leur conformité règlementaire et éclaircir certains points directement auprès des équipementiers », explique Nick Thurston. Ce passage en revue a principalement porté sur la combinaison des couleurs des tenues préférentielles et alternatives, ainsi que sur des éléments de conception. Il a également fallu tenir compte de la réglementation sur la taille des emblèmes des équipes et des équipementiers et sur les polices des noms et des numéros de maillot. Le Groupe de travail sur l’équipement est composé de représentants du département Gestion des compétitions de la FIFA, du groupe de travail sur la gestion de la livraison des droits des partenaires de la FIFA et de la division juridique de la FIFA. Thurston a travaillé sur les compétitions de la FIFA à partir de 2008, avant de rejoindre l’instance à plein temps en 2021. Pour la sélection des tenues des équipes match par match pendant la compétition, le Néo-Zélandais collabore avec ses collègues du département Gestion des compétitions et des représentants du département de l’Arbitrage.
En novembre 2025, la FIFA a envoyé une lettre aux pays qualifiés ainsi qu’à ceux encore en lice pour décrocher leur sésame afin de les inviter à enregistrer officiellement les couleurs de leur équipe. Il leur était demandé d'indiquer une tenue préférentielle, une tenue alternative ainsi qu’au moins trois couleurs pour les tenues des gardiens et, s'ils le souhaitaient, une troisième tenue. Parmi ces tenues, l’une devait être « sombre » et une autre « claire ». Chaque équipe a par ailleurs envoyé à la FIFA des échantillons physiques de leur équipement, afin qu’ils puissent être photographiés et utilisés pour inspection. Le Groupe de travail de l’équipement est également chargé de détecter les problèmes potentiels, tels qu’une éventuelle interchangeabilité des shorts et des chaussettes, une mauvaise lisibilité des polices, ou une combinaison de couleurs nécessitant une attention particulière lors d’un match donné. Au cours de cette édition de la compétition, une situation de ce type s’est présentée avec le fameux damier rouge et blanc de la Croatie. Par le passé, le maillot comportait assez de blanc pour être considéré comme la tenue « claire » de la sélection. Les joueurs avaient ainsi pu l’arborer lors de la finale de la Coupe du Monde de la FIFA 2018™ face à la France, qui jouait entièrement en bleu.
« Le maillot de 2026 est nettement différent de ceux qui étaient sortis précédemment », affirme Thurston. « Cette année, les carreaux sont plus petits et le maillot est donc considéré comme principalement rouge, car c’est cette couleur qui prend le dessus à l’image. »
À l’approche du seizième de finale contre le Portugal, Thurston et le groupe de travail étaient donc parés. Le rouge foncé du maillot préférentiel des Lusitaniens aurait été trop proche du damier de la tunique croate. Or, la FIFA préfère éviter autant que possible les oppositions entre une équipe en rouge et une équipe en bleu, car ces deux couleurs sont considérées comme « sombres » et pourraient gêner les spectateurs atteints de daltonisme. C’est pourquoi, à Toronto, les deux formations ont dû porter leur tenue alternative : blanc et turquoise pour le Portugal, bleu foncé pour la Croatie. Cette rencontre, soldée par la victoire sur le fil 2-1 de la Seleção, fut l’une des rares de l’histoire de la Coupe du Monde où aucune des deux équipes ne portait sa tenue préférentielle. En effet, à chaque match de la compétition, une nation est identifiée en tant qu’« équipe A », et l’autre en tant qu’« équipe B ». Cette désignation, conjointement aux choix des tenues préférentielles et alternatives des associations membres participantes, constitue le cadre à partir duquel les couleurs pour le match sont attribuées.
« La procédure veut qu’on commence par déterminer la tenue des joueurs de champ de l’équipe A. Vient ensuite la tenue de l’équipe B, celle du gardien de l’équipe A, puis celle du gardien de l’équipe B, et enfin celle des arbitres », précise Thurston. Mais souvent, comme ce fut le cas lors de Portugal-Croatie, des complications surviennent. « Le processus en lui-même est itératif. Il ne s’agit pas d’un simple passage en revue », poursuit le responsable. « Une fois ce premier tour terminé, si l’association de couleurs obtenue n’est pas optimale, on reprend depuis le début. Au final, on doit parfois composer avec ce qu’on a à disposition. » À certaines occasions, la sélection des tenues ne dépend pas uniquement des préférences des équipes et du contraste entre les deux tenues. L’« équipe A » peut par exemple être priée de modifier radicalement son premier choix si les éléments de la tenue de l’« équipe B » ne permettent pas d’obtenir le contraste requis. De manière générale, l’éclairage (match en journée, en soirée, dans un stade couvert ou non) et les conditions météorologiques rentrent aussi en ligne de compte. Il vaut ainsi mieux éviter d'opposer des maillots jaunes à des maillots blancs sous un soleil éclatant, et certains éléments des tenues peuvent altérer le contraste une fois détrempés par la pluie.
Sans oublier les enseignements de l’expérience. Pour le huitième de finale face à la Belgique, les États-Unis ont dû porter leur tenue alternative bleu foncé bien qu’ils aient été désignés « équipe A ». Cette décision émanait directement de la FIFA, à la suite du faux-pas esthétique observé lors du match amical qui avait eu lieu entre les deux équipes en mars dernier. De loin, le maillot blanc et rouge des Stars and Stripes se confondait presque parfaitement avec la tunique bleu ciel et rose des Diables Rouges. De même, le Groupe de travail sur l’équipement sait apprendre de ses propres erreurs. Lors de la confrontation entre l’Équateur et l’Allemagne pour le dernier match du groupe E, l’arbitre Tori Penso portait un maillot turquoise, qui se confondait avec le short et les chaussettes de la Mannschaft en raison de l’angle des caméras installées dans le Stade de New York – New Jersey.
Par ailleurs, les équipes ont elles aussi leurs exigences. La tradition, les superstitions et les obligations marketing influencent grandement leurs préférences en matière de tenue. Les Canadiens avaient ainsi affirmé leur souhait d’évoluer dans leur tenue alternative entièrement noire pour leurs deux matches à élimination directe contre l’Afrique du Sud puis le Maroc. De leur côté, les Mexicains avaient demandé à porter chacune de leur trois tenues lors de leurs trois matches de groupe. Pour la finale au Qatar il y a quatre ans, la France avait troqué sa traditionnelle tenue bleu, blanc, rouge pour un ensemble bleu, car c’est dans cette couleur qu’elle avait soulevé le trophée quatre ans plus tôt en Russie. Enfin, les questions de logistique peuvent elles aussi jouer un rôle déterminant. Chaque délégation emporte avec elle une quantité différente d’équipement en vue de la compétition. La gestion des inventaires et le nombre de matches disputés en fonction du parcours de l’équipe peuvent ainsi jouer sur la disponibilité des tenues.
À son arrivée dans le pays hôte, chaque équipe rencontre des officiels de compétition de la FIFA. Elles participent à une réunion d’arrivée, puis à une réunion de coordination d’avant-match organisée la veille de chaque rencontre. Les tenues font alors l’objet d’une inspection, la quantité d’équipement apportée est consignée, et les couleurs des équipes pour les matches de groupe (attribuées un mois avant la compétition) sont confirmées. Ces réunions constituent deux nouvelles occasions de vérifier que les meilleurs choix ont été faits, et permettent également de prévoir d’éventuels remaniements en vue de la phase à élimination directe. « Certaines équipes préparent quatre tenues par joueur et par match, tandis que d’autres n’en prévoient qu’une ou deux », livre Thurston. Une fois que la personnalisation des maillots pour un match donné est achevée, les maillots en question ne peuvent plus être portés. Le département Gestion des compétitions de la FIFA est donc en contact permanent avec les équipes participantes afin de connaître leurs préférences et leurs capacités logistiques. Tout cela influence évidemment les 15 minutes durant lesquelles a lieu la sélection des tenues.
« Nous sommes en dialogue constant avec les délégations. On ne se contente pas de les retrouver au stade sans avoir eu le moindre échange entre les matches. Cette communication quotidienne avec les responsables des équipes se fait principalement par le biais des directeurs de match de la FIFA, des agents de liaison des équipes et de nos collègues des Services aux équipes », déclare Thurston. « Toute la chaîne est bien rodée », poursuit-il. « S’il y a des préférences à satisfaire, on sait tout de suite à qui s’adresser, et pareil pour les équipes. Ce dialogue permet de fluidifier les opérations de match pour toutes les parties concernées. » La dernière étape dans le processus de sélection des couleurs des équipes est la réunion de coordination d’avant-match, organisée la veille de chaque rencontre. À cette occasion, le directeur de match de la FIFA procède à l’inspection des tenues et des couleurs attribuées à chaque équipe ainsi qu’aux arbitres. Il veille également à ce que la décision puisse convenir à toutes les personnes impliquées, des joueurs aux supporters, en passant par les responsables des technologies en place dans le stade. Au moment de la réunion, le travail est censé avoir été déjà réalisé en amont. Elle doit simplement servir à valider les mois de préparation qui ont été effectués.
« Il y a peu de place accordée aux changements entre le moment de l’attribution des couleurs des équipes et le début du match. C’est pour cela que nous réalisons des inspections auprès des équipementiers, que nous demandons aux équipes d’envoyer des échantillons avant la compétition et que nous organisons des réunions à l’arrivée des équipes et des réunions de coordination d’avant-match », conclut Thurston.
« Il s’agit de trouver le bon équilibre entre le plaisir que prendront les supporters en regardant le match, les souhaits des équipes et les considérations plus pragmatiques. Tout est pris en compte afin de parvenir à une attribution optimale pour l’ensemble des parties prenantes, à savoir les équipes, les arbitres, les médias, les commentateurs, les supporters au stade et les téléspectateurs du monde entier. »